L'éducation anglaise de Claire Grenadine

maitresse cindy fauteuil TMaintenant que j’y repense, plusieurs idées me sont venues lorsque j’ai proposé à Cindy une interview « à l’envers ».

D’abord celle - assez perverse - de la mettre sur le grill à son tour, bien sûr.

Mais j’estimais aussi (à tort ou à raison) que je commençais à mieux la connaitre pour me permettre de l’interroger sur sa vision du SM. Ce faisant, il ne me déplaisait pas de lui tendre la perche pour qu’elle puisse rebondir à sa guise sur des sujets qui lui tenaient à cœur.

Car et surtout, je trouvais qu’il devenait urgent de combler un vide, de réparer un oubli. L’exercice du « Micro Cindy » me paraissait excessivement déséquilibré : de nombreuses personnalités interrogées par elle, certes passionnantes et originales, mais jamais elle directement, qui tenait le micro. Or Cindy avait, de mon point de vue, beaucoup de choses intéressantes à dire aussi de son côté. Il était donc tout à fait normal de lui donner - enfin - la parole pour qu’elle puisse s’exprimer à son tour.

Avec le temps, nous avons fini par aboutir !

Je la remercie très sincèrement d’avoir accepté l’exercice et d’avoir répondu en toute liberté à mes questions.

   

CG : Une question un peu directe pour commencer (tu sais combien je suis curieuse) : tu t’appelles vraiment Cindy ? Ou bien c’est un prénom d’emprunt ? Et dans ce cas, pourquoi Cindy ?

 MC : Tu veux décidément tout savoir ! Eh bien, non, Cindy n’est pas mon prénom à l’état-civil ! Dés l’origine, il m’a semblé préférable de séparer ma vie privée de ma vie professionnelle. C’est déjà une première raison. Pour autant, le choix de Cindy ne doit rien au hasard. Il fait au contraire référence à la grande artiste et photographe américaine Cindy Sherman dont le travail - connu notamment par ses séries d’autoportraits - mène entre autres une réflexion sur la place de la femme et sa représentation dans la société contemporaine, caractérisée, selon elle, par la mise en scène et influencée par toutes sortes d’images, picturales, cinématographiques, publicitaires, érotiques. J’ai trouvé cette approche intéressante. Elle est assez voisine de ma démarche vis-à-vis du SM que je veux sortir de son image stéréotypée pour le scénographier en relation avec toutes les formes artistiques et culturelles que peut véhiculer le monde dans lequel nous vivons.

 CG : Tu me corrigeras si je me trompe ( !) mais je crois comprendre que l’univers du SM est presque exclusivement masculin. Quand je dis masculin, je veux dire que les dominatrices n’ont pour partenaires pratiquement que des hommes et que la part des femmes est congrue, voire inexistante. Je suis peut-être une des rares exceptions à la règle ! Comment expliques-tu ce phénomène ? Certains fantasmes de femmes ne sont-ils pas très proches de ceux des hommes ? Qu’est-ce qui les retient, selon toi, de passer à l’acte ?

MC : Il s'agit d'une histoire d'offre et de demande. En règle générale, la demande est masculine. Quant à l’offre, elle est autant masculine que féminine. Voilà pour les faits. Le reste relève de la sociologie.

CG : J’enchaîne avec une question facile. Le milieu du SM forme un cercle restreint où tout le monde s’observe, s’épie, se compare, se jalouse. Quel regard portes-tu sur ce milieu que tu connais de l’intérieur ?

MC : En France, le milieu S.M. est en fait organisé en plusieurs chapelles auxquelles viennent se greffer quelques francs-tireurs. Concrètement, deux grandes tendances émergent de ces chapelles.

La première, d’inspiration néo-libertine, est plus ou moins organisée autour de La Musardine (librairie-éditeur), des Larmes d'Éros (galerie) et de la revue Maniac de Gilles Berquet. Ici, le S.M. est une affaire « d'initiés » avec pour idole commune le personnage incontournable de Jeanne de Berg. Cette chapelle - ou ce « club » - assez moraliste rejette d'une manière générale toutes les professionnelles du sexe. En gros, les dominatrices professionnelles ne sont que des âmes damnées avilies par l'argent. Morale, morale, morale, quand tu nous tiens...

Ces néo-libertins sont également à l'origine de la très pompeuse encyclopédie du sadomasochiste (éditions La Musardine), ouvrage partial et moraliste que l’on pourrait classer quelque part entre le bottin Mondain et le guide Michelin.

La seconde tendance S.M., disons plus « libérale libertaire », s'organise autour de Démonia de Francis Dedobeller, de la nuit Démonia de Francis Dedobeller, des soirées Élastiques de Francis Dedobeller, des sites internet Sentiment Moderne, Talons Aiguilles, etc. etc. de Francis Dedobeller.

Bref, la chapelle S.M. Libérale libertaire révère son pape autoproclamé Francis Dedobeller. Agnès Giard, journaliste spécialisée dans les tendances fétichistes S.M. et sexes extrêmes est bien évidemment la petite amie de... et voilà la boucle est bouclée. Cette version du S.M. « populaire » et débridée recrute évidemment ses adeptes dans des milieux plus jeunes et surtout plus joyeux que la version un peu jésuite du S.M. néo-libertin.

CG : Sans chercher nécessairement à défendre ce milieu, ne peut-on pas considérer qu’il ne fait que satisfaire la demande et que celle-ci reste le plus souvent très stéréotypée. Les croix de Saint-André, les cagoules, les chaînes, il y a de la demande pour ça. C’est un créneau sûr, j’allais presque dire « alimentaire » !

MC : Les stéréotypes. Je pense avoir échappé à pas mal de clichés.

En fait, je ne supporte pas le côté pompier du S.M. Le côté pompier du S.M. me rappelle le cirque à l'ancienne avec ses clowns ringards, ses nains pathétiques, ses animaux abrutis par le dressage, et toute sa ménagerie.

Oui, le côté pompier dans le S.M, c’est un créneau sûr. En fait, personne ne se pose de questions... Cela a toujours fonctionné comme ça, alors pourquoi changer ? Changer au risque de mettre son entreprise en péril, changer au risque de se ridiculiser. Il y a neuf ans les gens me disaient : « vous n'y arriverez pas, vous êtes beaucoup trop novatrice ». A l'époque, les dominatrices professionnelles étaient extrêmement conservatrices. C'était l'époque des clichés grotesques, des codes débiles, on était encore dans le S.M. à la papa, c'était le S.M.au premier degré, sans dérision et encore moins d'autodérision. A l'époque le milieu S.M. ne respirait pas vraiment la joie de vivre.

Aujourd'hui, quelques dominatrices s'intéressent à mon travail. Elles sont jeunes, intelligentes et créatives et, chose intéressante, aucune ne veut travailler le S.M. à la papa.

CG : Pour compléter la question précédente, par rapport à ce monde clos qui t’est familier, qu’est-ce qui fait ta différence ? Quelle part d’originalité crois-tu apporter ?

MC : On parle beaucoup de théâtralisation du jeu sadomasochiste. Très concrètement la chose n'est pas évidente ou en tout cas, on ne peut pas aborder cette théâtralisation des fantasmes sadomasochistes au premier degré ou bien alors on tombe dans quelque chose de complètement idiot, du genre mauvais Vaudeville ou mauvais Péplum. Quoi qu'on en dise, une séance S.M., ce n'est pas une pièce de théâtre ! Je suis quelqu'un d'extrêmement pragmatique, on me paie pour mettre en scène des fantasmes. Une séance S.M., c’est avant tout une histoire d'ambiance, d'immersion, et tout cela n'est pas possible sans un minimum de scénographie. Une séance S.M, c’est un mélange de sensations, de fantasmes, de douleurs, de plaisirs et de voyages immobiles. Une séance S.M., c'est avant tout un grand vertige poétique. Alors, en quoi mes pratiques diffèrent-elles des autres ? Eh bien, peut-être dans cette quête de l'extraordinaire, du vertige, du grand vertige poétique !

CG : Tu es, me semble-t-il, très attirée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’art moderne, les expériences artistiques inédites, les démarches originales. Essayons, l’espace d’un instant, d’abolir le temps et de nous projeter, par exemple, 20 ans en avant. Retour sur le futur, nous sommes en 2028, tu as endossé ta combinaison en vinyle bleu galactique, tu n’as pas pris une ride, selon toi, le SM, ça ressemblera à quoi ? Aura-t-il changé de nature ? Quelles pourraient être ses nouveaux modes d’expression ?

MC : En 2028, le S.M. ressemblera à quoi ? Tu parles d'une question ! En 2028, les libertés individuelles n'existeront plus au profit du tout sécuritaire. Dans ce contexte, les fantasmes sexuels seront traqués et sévèrement punis. En 2028, j'ouvrirai un donjon sur une île déserte.

CG : En l’espace de quelques années seulement, tu t’es créé une place à part dans le monde du SM. Ton activité, en effet, est loin de se cantonner à ce que peut nous renvoyer l’image classique qui tourne autour du donjon traditionnel : scénographies, installations, auto-filmages, poèmes, performances, interviews, conférences, émissions de radio… J’imagine que tu fais tout cela parce que ça te plaît, que c’est un moyen de te faire connaître, et que tu as le souci de faire sortir le SM de sa tour d’ivoire. Enfin, je ne vais pas faire les réponses à ta place ! Comment vois-tu les choses ?

MC : En fait, j'essaie de montrer à travers mes auto filmages et mes performances une image un peu moins sordide des pratiques S.M.

Et puis, cela me permet de poser des questions, de bousculer certaines certitudes. En ce moment, par exemple, je travaille avec une machine à fesser et c'est toute une aventure. Il y a eu la conception puis la réalisation et maintenant cette machine à fesser fonctionne et elle fonctionne à merveille ! Elle est d'une efficacité incroyable ! Elle me permet d'infliger des fessées à quatre mains et ça change tout. A elle l'efficacité, à moi la sensualité. Voilà comment une banale fessée peut devenir une histoire complexe et sophistiquée. Une partition pour quatre mains par exemple. Mais tu me demandes si j'ai le souci de faire sortir le S.M. de sa tour d'ivoire. Très franchement j'ai eu un peu cette prétention au départ, mais aujourd'hui je m'en moque complètement. Le problème est ailleurs. Une professionnelle a besoin de rester une excellente praticienne, c'est-à-dire d’avoir la tête sur les épaules et de garder les pieds sur terre.

CG : A un moment ou à un autre dans une interview, il y a toujours une question un peu loufoque ou surprenante. Je ne vais donc pas déroger à la règle. Réfléchis à deux fois parce qu’elle est difficile. Peux-tu me dire combien il y a d’étoiles sur le drapeau de la Chine ?

MC : Il n'y a peut-être pas d'étoiles. Enfin, je ne sais pas ou bien il n’y en a qu'une. Bon allez, sérieusement, quatre petites et une grande !

CG : Je reviens une seconde sur les nouvelles technologies, à commencer par Internet (les sites, les blogs, les images, les forums). Ne sont-elles pas une arme à double tranchant quand elles sont appliquées au SM, dans la mesure où si elles contribuent à le faire connaître et à le médiatiser d’un côté, elles le banalisent à l’extrême aussi de l’autre, le désacralisent, le ramènent à un produit standard que l’on peut ajouter à son caddie. Le fruit devient fade quand il n’est plus défendu. Hormis le « plus » que représente la présence physique du partenaire de jeu, qu’est-ce qui peut m’inciter à prendre rendez-vous avec une dominatrice si j’ai déjà vu sur le net en long en large et en images l’extériorisation de mes fantasmes ? Le monde virtuel peut-il faire bon ménage avec le SM ? Y a-t-il encore un avenir pour le SM tel qu’il est pratiqué à l’heure actuelle ? N’est-ce pas au contraire, selon toi, une raison supplémentaire pour inventer quelque chose de nouveau ?

MC : J'utilise les nouvelles technologies de manière concrète. Donc, j'apprécie les nouvelles technologies quand il s'agit d'abolir l'espace et de gagner du temps. En revanche, je fuis les forums et autres lieux de bavardage stériles proposés sur le net. Par exemple, je me méfie beaucoup des fantasmes liés à la virtualité et puis qu'est-ce que la virtualité ? L'imaginaire est virtuel, la poésie est virtuelle : « L'imaginaire est un pli réel et le réel un pli de l'imaginaire. De plis en plis, l'homme a été inventé ».

Alors, y a-t-il encore un avenir pour le S.M. tel qu'il est pratiqué à l'heure actuelle ? Sans imaginaire et sans poésie, le S.M. n'a aucun avenir, virtuel ou pas.

Ven 16 mar 2012 Aucun commentaire